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Un anniversaire spécial.

Comme chaque 24 octobre depuis 10 ans, je me prépare à une journée janusienne.

Entre vie et décès, je célèbre mes 27 ans et rend homme à mon grand-père décédé il y a 10 ans.

Une occasion de faire le point sur une partie de mon histoire familiale et ses enseignements, ainsi que de rendre hommage à mon papi.

Ce bout d’histoire familial se constitue à la fois de l’histoire de mon papi mais aussi celle de mon parrain, tout deux ayant fait la guerre dans des contextes différents, et cela sous le drapeau tricolore.

J’en tire un enseignement capital sur les traumatismes qu’entraine la guerre et les répercussions que cela entraine à l’échelle d’une nation par l’absence de prise en charge des troubles psychique engendrés. C’est malheureusement souvent l’alcoolisme qui a pris le dessus pour panser les blessures.

Dans le cas de mon parrain, c’était en temps que militaire de profession que celui-ci, selon les sources, aurait combattu en ex-Yougoslavie (casque bleu) et/ou en Afghanistan. Mon parrain se suicidera quelques années plus tard. Les échos que j’ai eu concernant mon parrain relates les traumatismes et conséquences psychologiques que cela a eu sur lui, ce qui constitue très probablement l’un des motifs l’ayant poussé au suicide. C’était il y a déjà 15 ans, et un récit que j’ai entendu et qui m’a marqué au point que cela soit encore gravé dans ma mémoire, bien que flou, est le suivant : il aurait eu à tirer sur des personnes ne représentant pas spécialement une menace sous les ordres de ces supérieurs. Ce sont des paroles de mes proches quand on parlait de mon parrain dans les jours suivants ces obsèques. Certes ces paroles restent floues dans mon esprit, et il s’agit de parole racontée, dont par nature ont pu être transformé. Cependant il me semble que ça illustre bien les traumatismes que cela a plus engendré pour qu’il raconte une partie de ces histoires difficiles à ces proches, et qu’eux même continue de le raconté.

Puis, il y a le cas de mon grand-père, illustrant l’état colonial qu’est la France. Mon grand-père fait partie des appelés. A l’âge de 20 ans il n’a pas eu d’autre choix que de combattre en Algérie en guise de service militaire. Je me souviens d’un jour, peut-être un ou deux ans avant son décès, il ressassait encore ce moment de sa vie, plus de 50 ans après. Je n’ai jamais eu l’occasion de parlé de cela avec lui, j’étais trop jeune et l’histoire de la guerre d’Algérie n’était que si peu enseigné au collège/lycée que je n’avais pas conscience d’un tel sujet. C’est qu’après son décès que j’en ai pris conscience, en récupérant son livret individuel, ses médailles, et des centaines de lettres qu’il avait reçu de ses proches. Malheureusement je n’aurais jamais les lettres qu’il avait envoyé.

C’est aussi par le biais d’une note dans un livre « La guerre d’Algérie en photos » que je pris conscience de la trace que cet évènement lui a laissé. Ce livre lui avait été offert par mon arrière-grand-père, et il a noté : « que j’ai souffert de soif le jour, de froid la nuit ».

En lisant les lettres qu’il a reçues, j’ai retrouvé cette humanité qui réchauffe le cœur. Mon arrière-grand-mère, tout en s’inquiétant pour lui, montre les valeurs humanistes qui se transmettent dans la famille. Elle pense aux Algériens, et en même temps, elle a confiance en son fils pour qu’il agisse avec dignité.

«Pauvres paysans algériens, sils ne mangent pas, ils ne peuvent travailler. Je suis sûr que tu es un gentil surveillant. Fraternisent-ils un peu avec vous ? Parlent-ils un peu ?»"

Au fond, ce que j’ai pu lire dans les différentes lettres montre l’inquiétude d’une mère envers son fils que l’état lui a confisquait pour servir ses intérêts. Alors évidemment, à chaque conflit dans le monde, j’éprouve de la compassion pour ces soldats contraint de combattre pour des intérêts les dépassants. Que ce soit dans le camp de l’agressé, comme celui de l’agresseur dont bien souvent des jeunes sont envoyés de forces ou alors le paieront de leur vie et leurs proches aussi s’ils désertent.

 

Dix ans que j’avais tous ces éléments devant moi, et pourtant il m’a fallu du temps pour comprendre une réalité que j’avais naïvement ignorée : croire qu’en travaillant au sommet de l’État français je pourrais changer les choses était une illusion. Mon grand-père, dans son village de Normandie, a été envoyé en Algérie, loin de ses racines, pour participer à une guerre qui ne servait que les ambitions coloniales et économiques de quelques-uns. Il n’a reçu ni reconnaissance véritable ni justice : simplement des médailles qui ne peuvent effacer l’inutilité et l’absurdité de ces conflits. À travers son histoire, je réalise que ces guerres coloniales, se sont faites aussi sur le dos de Français envoyés loin de leurs villages et de leurs vies, comme mon grand-père, pour servir des intérêts qui n’étaient pas les leurs. Et moi, j’avais naïvement cru qu’après ce qu’il avait vécu, le colonialisme appartenait enfin au passé et qu’il s’agissait maintenant d’un état plus bienveillant. J’étais un peu utopiste : 11 Kanak tués, l’exfiltration du « président », français, de Madagascar, les mots de « français de papier ». Le colonialisme français est encore bien présent. Et que dire du colonialisme d’autres États qui se fait par la déstabilisation d’autres pays...

Ce qui est triste dans tout cela, c’est que ce passé ressurgit de nos jours. On a eu un répit loin des guerres, mais aujourd’hui on prépare nos esprits à la guerre.

 

Mais comme je le disais, c’est pour moi une journée janusienne : au-delà de l’hommage et des réflexions sur le passé, je me célèbre moi-même, mes 27 ans, et tout ce que ces histoires familiales m’ont transmis de force et de résilience.

L’aspect « comique » du décès de mon grand-père, c’est l’héritage pécunier. L’anecdote c’est que je n’avais jamais encaissé le précédent chèque de mon grand-père car je savais qu’il était endetté. Malgré cela, mes parents ont accepté l’héritage, qui était donc une dette. Alors une longue bataille s’est opérée pour faire annuler ces dettes qui étaient couvertes par des assurances et nous avons finalement pu hériter d’un peu d’argent – de quoi me laisser l’opportunité d’étudier sereinement. C’est à sans emprunt, sans avoir à travailler en parallèle, sans avoir à sauter des repas ou en faire sauter à mes parents. L’ironie est un moteur pour moi dans ce genre de situation. Le décès de mon papi le jour de mon anniversaire était loin d’être un cadeau (nous n’avions naturellement pas fêté mon anniversaire ce jours-là).  Mais intérieurement je me dis que le petit héritage pécunier que cela a laissé est un énorme cadeau, celui qui me permet aujourd’hui d’être titulaire de deux masters.

L’autre aspect positif que j’en tire de cette histoire personnelle, c’est la transmission de ce que j’appelle « les valeurs familiales ». Je me suis construit comme une personne humaniste et j’ai l’impression de transpirer cela, sans trop pouvoir l’expliquer. L’exemple le plus récent remonte à la semaine dernière lors d’un échange linguistique. Un Tunisien - on se connaissait depuis seulement deux – a commencé à me raconter les discriminations qu’il subissait en France, notamment à son travail. Des choses de l’ordre du « on n’est pas au bled ici » quand il est arrivé un peu en retard…  Je pense également à une amie qui se reconnaitra surement si elle lit cela, qui m’avait dit se sentir française de papier, algérienne de cœur. Que dire face à cela. Comment réussi-t-on à dégouter des français de leur propre pays ? Le livre « La France, tu l’aimes mais tu la quittes » l’expliquera mieux que moi.

Cette attention aux autres se manifeste aussi dans la confiance que certaines personnes me témoignent. J’ai vu des amis, parfois même des connaissances se confier à moi en larmes (que les lâches nomment « trauma dumping »), et le fait qu’ils me livrent ainsi leur vulnérabilité m’a profondément touché. Cela m’a rendu humble et enrichi ma compréhension du monde et de sa complexité.

Je m’arrête d’écrire ici sinon je vais passer ma journée d’anniversaire à le faire. Soyons des faiseurs de paix.